Reportage

Bêtes noires et ragots hongrois

Bêtes noires et ragots hongrois
Vue magnifique sur les massifs hongrois. De larges forêts permettent de chasser sangliers, chevreuils,renards, chacals européens... © Vincent Piednoir

Immenses, inquiétantes, les forêts de Hongrie restent un paradis cynégétique. À commencer pour leurs bêtes noires.

Lorsque nous atterrissons à l’aéroport de Budapest, le temps est encore à la grisaille et à la fraîche humidité, mais la pluie qui détrempe la région depuis plus de deux semaines a brusquement cessé. Nous sommes le jeudi 11 décembre ; en ce début d’après-midi, la température n’excède pas les 3 °C. Après avoir satisfait aux formalités de rigueur puis récupéré armes et bagages, notre petit groupe – douze personnes, dont dix tireurs – est invité à prendre place à bord de l’un des deux véhicules affrétés pour nous par notre ami Philippe Girardet.

 Tandis que nous cheminons, au gré d’une conduite sportive et de paysages plutôt monotones, vers la partie occidentale des hauts plateaux qui bordent le lac Balaton, une atmosphère de franche camaraderie s’installe d’emblée parmi les membres du groupe – tous normands ou d’origine normande. La plupart d’ailleurs se connaissent bien ; certains ont déjà eu par le passé le plaisir de venir affronter la bête noire au coeur des forêts hongroises ; tous sont heureux d’être là – c’est immédiatement palpable. On partage anecdotes, impressions, plaisanteries ; on spécule sur la densité des animaux que l’on sera amené à tirer, sinon à voir ; on s’interroge sur les caprices de la météo, la nature des territoires où les traques auront lieu, l’efficacité de telle ou telle munition… Et l’on indique au nouveau venu que je suis la règle qui prévaut chez ces joyeux et sympathiques adeptes de Saint-Hubert : entre nous, pas de vouvoiement ! Un usage auquel, il va sans dire, je me soumets de très bonne grâce.

 Deux heures et demie plus tard, nous atteignons la petite ville de Tapolca, dans la province de Veszprém, à quelques kilomètres du plus grand lac d’Europe centrale. La nuit est tombée depuis longtemps : à cette époque de l’année, en Hongrie, le soleil se couche à 16 heures… mais se lève à 7. [...]

 Au cours du dîner, Philippe Girardet rejoint notre tablée ; Petra, sa charmante collaboratrice et interprète, est également parmi nous. Philippe ne manque ni d’humour, ni de disponibilité, ni de compétences : voilà quelqu’un qui a le don de percevoir et d’entretenir le feu sacré chez ses hôtes. Entre deux cuillères de cette bonne soupe de goulash à laquelle nous ferons quotidiennement honneur, Philippe nous explique que les territoires où nous irons chasser lors de notre séjour appartiennent à l’État hongrois, et que chacun d’entre eux – d’une superficie de 8 000 à 120 00 hectares, en moyenne – ne fait l’objet que d’une battue par an, deux tout au plus. En raison des dégâts qu’elles causent sur les cultures locales, les populations de sangliers, en particulier, exigent d’être régulées ; tous peuvent être tirés – à l’exception des laies meneuses, bien entendu. En outre, il est permis, à ceux qui le souhaitent, de prélever renards et chacals européens (le fameux gibier de poche !), ainsi que daims, faons et biches… non meneuses. Mais attention : il est interdit de convoiter cerfs ou brocards ! En Hongrie, ces trophées sont exclusivement chassés à l’affût ou à l’approche, et l’on ne plaisante pas avec cela… [...]

Nous sommes vendredi matin, il est 6h45. La clarté de ce ciel constellé d’étoiles est de bon augure. Les nuages ont miraculeusement disparu pendant la nuit ; le thermomètre affiche – 5 °C (ce qui est doux, ici, pour la saison). Réparti entre deux véhicules, notre groupe quitte l’hôtel et se dirige maintenant vers le premier territoire – dans les environs de Keszthely, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Tapolca. L’aube se lève doucement sur les vastes plaines qu’enserrent à l’horizon d’abrupts reliefs. Nous traversons çà et là quelques villages isolés, avant de quitter la route pour des chemins plus rocailleux, rendus brillants par les gelées matinales. Pour cette chasse, je suis observateur et photographe : aussi a-t-il été convenu que j’accompagnerai Jérôme de poste en poste – des miradors de 3-4 mètres de hauteur, en majorité. Chaque traque, nous a-t-on par ailleurs précisé, dure entre une heure et demie et deux heures, couvrant ainsi 150 hectares de forêt ; deux ont lieu le matin, puis deux l’après-midi… Mais voici qu’une certaine agitation gagne soudain les deux guides hongrois qui ont pris place à l’avant de notre voiture : l’un d’eux, le doigt levé, désigne le faîte d’une colline où, à travers le taillis, nous percevons très distinctement la silhouette d’un dix-cors qui observe notre passage – immobile, magnifique. Sa ramure se détache nettement sur le bleu du ciel et offre à nos regards le spectacle d’une majesté telle que notre bonne humeur s’en trouve immédiatement redoublée. Serait-ce un signe ?

[...] Plus tard, au cours de la deuxième traque, nous avons eu à nouveau le privilège de contempler quelques-uns de ces êtres qui hantent le coeur de la forêt et en sont comme l’esprit : à cinquante pas de notre mirador, en pleine allée, voici quatre cerfs qui se suivent sans se hâter le moins du monde, alors que, non loin d’ici, rabatteurs et chiens confondent inlassablement leurs voix parmi les ronciers inextricables du bois. Là encore, nos cerfs paraissent prendre la pose avant de s’évanouir à l’ombre des frondaisons… La carabine de Jérôme, elle, est toujours condamnée au mutisme. Mais plus pour longtemps : à trente mètres, c’est maintenant au tour d’une bête noire de se faufiler ! Le coup claque ; le sanglier – 80 kilos – s’affaisse l’espace d’une seconde, se relève, puis redémarre dans un bruit sourd… Impossible de redoubler : tiré au saut de l’allée, il n’est plus visible désormais. Il sera retrouvé le lendemain, à quelques encablures de notre poste. Balle mortelle...Lire la suite...