Reportage

Coqs de bruyère, gélinottes dans la lumières finlandaise

Coqs de bruyère, gélinottes dans la lumières finlandaise
Le chalet de Champpa, Lefa et Lisu, hâvre de repos très apprécié après des marches éreintantes dans la forêt, au sud-est de la Finlande © Francis Zimmermannr

Avec l'Écosse, la Finlande reste l'une des dernières et plus belles terres sauvages d'Europe. Entre ciel et terre, il n'y a rien ni personne sauf des petits et grands coqs de bruyère, des gelinottes et des canards...

Tout autour de nous se dessine à nouveau ce paysage familier et si cher à nos coeurs. Pour la troisième année consécutive, nous allons chasser en Finlande. Un pays que nous ne cessons de découvrir. Un monde nordique complexe, riche, ni tout à fait scandinave ni vraiment slave, où la chasse fait profondément partie de la culture. Ici, en parler n’est pas un crime et s’avouer chasseur dans un café à la mode n’attire aucune foudre. Bien au contraire. En saison, le gibier figure souvent à la carte des restaurants et les grands chefs rivalisent d’idées pour apprêter la venaison de l’élan ou la chair délicate de la gelinotte des bois, des grands et petits tétras, comme des nombreux canards qui peuplent les rivages de la Baltique et les innombrables lacs. Attention toutefois à ne pas confondre l’élan vraiment sauvage avec le renne, animal élevé en semi-liberté en Laponie par les Samis, le peuple autochtone du nord de la Finlande, qui n’est pas plus chassable que nos blondes d’Aquitaine ou nos porcs noirs de Bigorre…

 Depuis que nous avons quitté l’aéroport d’Helsinki et les grands axes pour rejoindre une route moins fréquentée, défilent en permanence ces longues sapinières qui se ressemblent toutes, si emblématiques de la campagne finlandaise. À 80 kilomètres-heure, la somnolence s’empare mollement de nous. Notre grand ami Champpa, le plus français des Finlandais, habitué aux limitations de vitesse et à la conduite hypnotique du pays est au volant. Jean-Christophe, Laurent et votre serviteur, profitons du paysage. Parfois, de grandes fermes teintées au rouge de falun et bordées de vastes champs de terre grasse apparaissent brièvement, puis la forêt revient et nous replongeons dans un demi-sommeil. Nous roulons vers la ville de Mikkeli, en plein coeur de la région des lacs, au sud-est du pays, là où, pendant la guerre d’Hiver (1939-1940), puis la guerre de Continuation (19411944), le maréchal Mannerheim, le fondateur de la Finlande moderne, installa son quartier général.

 En cette fin octobre, la lumière est splendide et les températures étonnamment douces. C’est un monde d’arbres et d’eau qui nous attend. On y compte environ 700 lacs et étangs entourés de tourbières, d’immenses forêts de pins, d’épicéas et de bouleaux traversées de rivières d’eaux noires. Le paradis des grands oiseaux forestiers, des élans et des lynx. Nous sommes un peu en retard et Champpa brûle d’impatience. Il aime être à l’heure. D’autant que nous avons rendez-vous avec l’un de ses plus chers amis d’enfance, Lefa, un passionné qui a promis de nous initier à la chasse du coq de bruyère, du tétras-lyre et de la gelinotte des bois au chien d’arrêt. Une méthode atypique dans un pays plutôt pragmatique où l’on chasse généralement ces oiseaux avec l’aide d’un spitz finlandais, le suomenpystykorva. Un chien aboyeur qui donne de la voix en présence du gibier et le bloque là où il s’est retranché, permettant au chasseur de le tirer branché avec une carabine de petit calibre équipée d’une lunette.

 Par chance, Lefa est en retard et nous arrivons les premiers. Il est déjà 16h 30, trop tôt pour aller saluer les canards qui nous narguent sur le lac voisin et trop tard pour aller en forêt. Le cottage en bois que nous avons loué pour deux jours est presque trop grand. Intrigués, nous interrogeons Champpa qui, le sourire aux lèvres, nous explique que nous serons bientôt rejoints par d’autres amis et que la maison sera alors juste à la bonne taille. De fait, la cuisine est imposante et un sauna, déjà à la bonne température, nous attend au sous-sol. Ici, une maison sans sauna n’est pas digne d’être. C’est entièrement nu et à plus de 90 °C, que le Finlandais juge le caractère et le tempérament de ses invités !

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La nuit est tombée et notre maison est la seule encore éclairée de tout le voisinage. En tablier, nous commençons à servir le repas tout en continuant à cuisiner. Champpa et Lefa, qui font partie de la minorité suédophone de Finlande, bavardent dans leur langue maternelle. Laurent et Jean-Christophe préparent déjà la prochaine grande battue qui nous attend en Normandie à notre retour, quand je réclame, en anglais, l’attention de tout le monde pour porter un toast. Le silence se fait et, la mine réjouie et l’oeil brillant, Champpa saisit l’occasion pour lancer un chant traditionnel à boire, que nous reprenons tous en choeur. Nous trinquons à la Finlande, à l’amitié et à la chasse…

Ce matin, l’air est sec et le ciel sans nuage. Pour l’instant, il fait plutôt frais, mais dès que le soleil se lèvera, les températures grimperont vite. Avant de partir chacun de son côté, Iisu nous propose d’abord de faire ensemble une petite battue dans un carré où il a vu hier plusieurs petits coqs de bruyère. Après une trentaine de minutes en voiture, nous débouchons sur un étroit chemin forestier. Le temps a changé. En sous-bois, le brouillard noie le paysage. À pied, nous suivons le bord d’une tourbière, enfonçant à chaque pas dans une mousse épaisse, hérissée de lichens et parsemée des dernières myrtilles et airelles de la saison. Nous ne distinguons aucun sentier. Notre seul repère est le dos d’Iisu qui, Dieu merci, sait exactement où il va. Après quelques centaines de mètres de marche, la forêt est partout. Tous les sons semblent aspirés par la végétation. Dans un tel endroit, les hommes se perdent en un clin d’oeil. Un seul écart suffit. Sans le GPS de notre ami Lefa et l’expérience d’Iisu, nous nous serions égarés depuis longtemps… Arrivés dans une clairière, nous sommes placés à environ cinquante mètres les uns des autres, tandis que Lefa et Iisu contournent les alentours pour battre le carré qui nous fait face. À l’aide d’un appeau qui imite le cri étrange du petit tétras – une sorte de chuintement craché en deux tons crissants, frottés et gras – , nous essayons d’attirer ces oiseaux. L’avouerais-je ? Je ne sais pas vraiment utiliser ce type d’instrument et les sons que j’en tire imitent d’avantage le bruit d’une chasse d’eau! Dans le brouillard, je distingue soudain une forme qui s’envole devant moi, à quelques dizaines de mètres. Mais je n’ose pas tirer. Bientôt les chiens arrivent et la chasse s’arrête. J’explique à Lefa ce que j’ai vu et il m’assure que c’était bien un
coq. Tant pis. Lire la suite...