Histoire

La chasse au pays des apparatchiks

La chasse au pays des apparatchiks
Lénine à la chasse ©Rianovosti/AFP

Les dirigeants communistes chassèrent beaucoup. Car ils comprirent très vite tout le bénéfice qu'ils pouvaient en tirer.


 À l’Union soviétique, il est difficile de ne pas associer soixante-dix ans d’un régime totalitaire, broyant les corps et les esprits, si bien raconté, entre autres par Arthur Koestler et Alexandre Soljénitsyne. Mais, pourquoi le nier, le rideau de fer a un parfum de rêve cynégétique presque inaccessible, synonymes de densités de gibier quasi fabuleuses, de trophées records… “Du temps du Mur”, les chasseurs occidentaux en gardent des souvenirs émus, même s’ils n’oublient pas les humiliations administratives et une police politique jamais très loin… “Heureux dignitaires”, pensaient-ils bien malgré eux. Et ils avaient raison.


 Quand les régimes soviétiques se mirent en place dans les pays de l’Europe centrale et orientale, après le sanglant bouleversement politique et social que l’on sait, les nouvelles élites n’eurent aucun état d’âme à usurper, pour elles-mêmes, l’art de vivre de l’aristocratie qu’elles venaient d’anéantir. Sans être effrayées par la symbolique traditionnelle de la chasse, elles s’emparèrent immédiatement du fait cynégétique qui ne leur était pas encore familier pour la plupart. Les grands domaines des souverains et de la noblesse, loin d’être démantelés, furent soigneusement préservés et devinrent les terrains de jeux préférés des hauts dirigeants communistes. Une classe atypique et toute puissante s’installa alors avec volupté dans les dépouilles de l’ancien monde et d’oppressants huis clos remplacèrent bientôt les tirées et les laisser-courre d’autrefois. Plus que jamais, loisir de privilégiés et instrument rituel du pouvoir et de la diplomatie, la chasse, miroir implacable des instincts et des obsessions humaines, eut comme ultime stratégie, là comme ailleurs, éblouir.


 Lénine chassait-il ? Pendant ses périodes d’exil, c’est probable “pour passer le temps”. Cependant, Valentin Pelosse, dans son excellente étude sur la nomenklatura et la chasse, prétend que les dialecticiens de la lutte des classes ne l’ont jamais admis car ils estiment que ses biographes « projettent sur Lénine des traits qui appartiennent à un système révolu de la représentation du pouvoir, à savoir l’autocratie russe »… Ce serait effectivement un comble ! Trotski était, sans aucun doute, un passionné. On raconte que, au moment de la mort de Lénine en 1923, il était à la chasse. En tant que successeur désigné de Lénine, il ne put se rendre à ses obsèques. Staline, en effet, s’était volontairement arrangé pour lui en cacher la date. Cette absence, adroitement exploitée par le “Petit Père des peuples” devant l’opinion publique, permit à ce dernier de l’écarter du pouvoir et de sceller le destin de l’URSS. Trotski sera exilé par la suite à Alma-Ata au Kazakhstan. Pierre Broué, auteur de l’une de ses biographies, écrit : « Il est au moins un domaine où Trotski est enchanté des possibilités offertes par sa nouvelle région d’accueil : la chasse et la pêche. Il a avec lui sa chienne Maya […] On chasse les oiseaux sauvages, le canard surtout, mais également le faisan, l’oie et le cygne. Pas très loin, près du lac Balkhach, se trouvent des léopards des neiges et même des tigres. » ...Lire la suite...