L’amour de la vie sauvage témoigne avec éclat que la chasse est, aussi, une aventure
spirituelle
Voici venir le temps de remiser fusils et carabines au râtelier, de ranger bottes,
carnier, et piboles, en attendant la prochaine ouverture. L’été, certes, n’est pas
la saison favorite du chasseur, qui préfère voir la forêt se parer d’or et de cuivre
et les premières gelées blanches couvrir les prés et les labours, mais la passion
serait-elle aussi vive et durable si une interruption de quelques mois ne venait
pas en suspendre le cours ? Ce temps suspendu, nous pouvons le consacrer à nous préparer
pour la rentrée, nous entraîner au tir ou à la marche, pratiquer la chasse photographique
ou, dans un tout autre registre, à lire les parutions récentes des éditions de Montbel,
ou relire quelque classique de l’art cynégétique. Et, puisque le mot “lecture” vient
sous ma plume, pourquoi ne pas commencer par celle de ce quarantième numéro de Jours
de Chasse ?
Un mot, d’abord sur la couverture. Elle vous surprendra peut-être, car elle n’est
pas l’écho d’un reportage particulier. J’espère, cependant, que vous apprécierez
autant que moi le grand talent de peintre animalier de Walter Arlaud, et ses portraits
de bécasses, promesses de bonheurs à venir. Autre nouveauté : le reportage de Luc
Richard et de Constantin de Slizewicz sur un peuple de chasseurs de Mandchourie,
les Oroqen, menacés d’extinction tant par l’emprise croissante de la vie moderne
que par la volonté politique du gouvernement chinois. À chaque fois qu’un Oroqen
meurt, les autorités s’emparent de ses armes de chasse, de façon à ce que la transmission
ne puisse plus s’effectuer, condamnant ainsi à une mort lente ces chasseurs nomades
chez qui se maintiennent encore, mais pour combien d’années, les traditions de leurs
ancêtres. Jusqu’alors, nous n’avions pas publié d’articles sur les dernières tribus
du monde, de l’Arctique à l’Afrique, de l’Amazonie à l’Asie, pour qui la chasse est
un mode de vie et même de survie. Il me semble important de le faire car rappeler
que la chasse fut et reste une nécessité vitale autant qu’une culture pour des populations
telles que les Inuits ou les Bochimans, c’est, d’une certaine manière, légitimer
notre propre passion, même si nous autres, urbains “civilisés”, ne sommes plus soumis
à la nécessité de la chasse alimentaire. Par ailleurs, la publication de tels reportages
renforce notre parenté avec des revues – National Geographic ou Geo – auxquelles
nous avons été, parfois, comparés, de même que nos articles dédiés aux peintres,
et aux musées, soulignent notre communauté d’intérêts avec les grandes revues d’art,
et marquent notre singularité parmi la presse cynégétique. Sur un autre continent,
l’Amérique latine, la chasse demeure, aussi, une tradition et une culture, même si
en Argentine, après la disparition des tribus indiennes, cette tradition est plus
récente. Vaste comme cinq fois la France, ce pays possède une juste réputation pour
la chasse à la sauvagine. Pour autant, le grand gibier – indigène, comme le puma
et le pécari, ou importé comme le cerf élaphe, le sanglier et l’antilope cervicapre
– offre l’opportunité de chasses très sportives dans des paysages splendides, aux
horizons illimités, à l’égal de l’Afrique. Et les gauchos, ces “cow-boys latinos”,
perpétuent un mode de chasse aux chiens courants et à cheval, qui n’est pas sans
évoquer, en plus rustique, nos chasses à courre bien françaises.
Aujourd’hui oublié, le docteur Gromier – l’un des rares chasseurs en qui Jean d’Orgeix
se plaisait à reconnaître un maître – fut un des grands noms de la chasse dans l’Afrique
française. L’article de Guillaume Beau de Loménie rend un hommage amplement mérité
à ce coureur de brousse émérite, qui fut également un pionnier de la chasse photographique
et l’auteur d’une dizaine de livres remarquables sur la grande faune africaine, que
l’on peut toujours consulter avec fruit. Mon dernier mot sera pour Gustave Flaubert,
dont peu de lecteurs savent qu’il fut, comme le montre l’article que nous lui dédions,
un chasseur d’une espèce particulière. Durant son voyage en Orient, en compagnie
de son ami Maxime du Camp, il trompait l’ennui des escales en tirant tourterelles,
chacals et crocodiles. Mais c’est, d’abord, dans sa vie d’écrivain que l’auteur de
la Légende de saint Julien l’Hospitalier révéla les qualités du vrai chasseur : l’acuité
de l’observation, le goût de la quête, la patience de l’affût, l’amour de la vie
sauvage, témoignant avec éclat que la chasse est, aussi, une aventure spirituelle,
que tous peuvent partager, sans arme. Il me reste à vous souhaiter un très bel été
et à vous donner rendez-vous en septembre pour l’anniversaire des dix ans de Jours
de Chasse. Bonne lecture !