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Éternelle Écosse

Reportage et photos d’ Humbert Rambaud

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Cela fait plus de quarante ans que je l’arpente en tous sens et en toutes saisons », explique-t-il fièrement d’une voix gutturale. Notre game keeper est bâti en force, toujours de bonne humeur, avec ce visage typiquement écossais, légèrement couperosé par les meilleurs whiskies. Contrairement à certains domaines d’Écos­se, Aberarder est d’une surface tout à fait raisonnable : environ 6 000 acres (soit un peu moins de 3 000 hectares), moitié en moors, moitié en fond de vallée. Pour cette première matinée, à bord des deux Land Rover du domaine, Roger nous emmène à l’autre bout de la propriété, et désigne avec force geste tout le parcours que nous pouvons faire, une sorte de grande prairie herbeuse, avec en fond de décor, une rivière à l’eau noire, car mêlée de tourbe, qui donne cette saveur si particulière à de nombreux whiskies.Luc choisit de découpler un seul setter, en l’occurrence la jeune Kelly, 15 mois, dont c’est – déjà ! – le second séjour en terres lointaines. Au pied de Luc, son fidèle labrador Satin, et son jeune golden Faust. Derrière, sa femme avec Snipe, un autre labrador. Au vrai, Luc ne conçoit la chasse au chien d’arrêt qu’à l’anglaise, façonnée par les Britanniques, et développée en France il y a maintenant plus d’un siècle par Paul Caillard et Ernest Bellecroix, c’est-à-dire à chacun son métier : aux chiens d’arrêt de quêter et d’arrêter, aux retrievers de rapporter.Pour l’heure, Kelly ne rencontre guère d’émanations, pourtant le terrain semble idéal pour les bécassines, mais ce qui est inquiétant, c’est qu’il a gelé, et il y a fort à parier que nos demoiselles ont fui pour aller chercher le gîte et le couvert le long des côtes (Roger nous le confirmera). Les lièvres sont nombreux mais nous les laissons tranquilles pour ne pas “dérégler” une jeune chienne comme Kelly. Le froid est toujours aussi vif. Dans le lointain, nous entendons des coups de fusils. En effet, à plus d’un kilomètre, à flanc de collines, se déroule une battue de faisans, à laquelle les Britanniques vouent un vénérable culte (Roger nous expliquera que sur le domaine voisin, ce sont quelque 18 000 faisans qui sont lâchés à la fin du printemps, qui s’ajoutent à la population naturelle).Au loin, nous regardons des oiseaux décrochés dans le ciel, et le ballet incessant des retrievers les rapportant. À Aberarder, les lâchers ont également lieu, 2 000 oiseaux très exactement. Roger et Martin veillent d’ailleurs sur les faisans avec un soin jaloux, les ramenant pendant l’été vers les immenses volières, pour limiter l’erratisme légendaire de ces oiseaux, les agrainant tous les jours, et piégeant avec constance renards, et mustélidés. Des faisans se lèvent, de fort loin par des vols de 400 ou 500 mètres. À n’en pas douter, nous avons affaire à des oiseaux qui ont du métier, de la puissance et de l’aile. Les coqs comme les poules sont dans cette vaste prairie impossible à bloquer, même en faisant attention au vent. Roger nous avait prévenus que, le long de la rivière, les bécasses se cantonnent volontiers. En effet, nous en lèverons plusieurs mais intirables car se révélant hors de portée. Un peu dépité de ne voir que des ombres, Luc propose de battre une friche où vient d’être effectuée une coupe de bois d’à peine 2 hectares, d’où nous avions vu, de la voiture, des faisans s’y remiser. Par prudence, Luc ne découple que sa vieille chienne Purdey, âgée de 13 ans, et qui, fort de sa grande expérience des grouses, des faisans et des bécasses, saura garder son calme. En effet, nous sommes à peine entrés dans cette coupe de bois, que deux poules faisanes se lèvent. Dix mètres plus loin, Purdey tombe une première fois à l’arrêt devant une énorme souche. Les faisans sont à l’intérieur. Un vrai festival. Un à un, ils s’envolent mais de l’autre côté. Nous changeons de stratégie. Le tireur se mettra à l’opposé de l’arrêt de la chienne. Des coqs sont tirés, manqués. D’autres tombent. Plus on avance mètre par mètre dans cette petite parcelle, plus on reste sidéré par la densité d’oiseaux : en à peine une demi-heure, trente-cinq faisans seront levés !Une halte roborative au cottage est la bienvenue. Surtout pas d’agape, ni de bombance, ni d’arrêt trop prolongé qui serait fatal à nos jarrets, à notre cœur et à notre enthousiasme. Sans oublier qu’à cette latitude, il est impossible de
chasser après quatre heures de l’après-midi. Cette fois, nous nous rendons au milieu du domaine, toujours dans la vallée. Le terrain est à nouveau une immense prairie – nous regretterons qu’il y ait eu ce coup de froid, car, en effet, une dizaine de jours plus tôt nous dira Roger, les bécassines étaient là par dizaines –,  puis une grande friche de grandes herbes. Là encore, les faisans sont nombreux, mais presque tous inarrêtables, surtout les poules dont la puissance de vol nous impressionne. Au bout de cette friche, un petit bois est très tentant à condition de pouvoir franchir… un redoutable fossé. Large, profond, il fait penser à ceux qui parsèment le Cotentin. Les accotements sont tellement meubles que le chasseur risque à chaque tentative d’y laisser une botte ! Après force tâtonnements, nous y parviendrons. Un terreau humide et meuble, des herbes folles, des arbres rabougris : le lieu fait tout à fait penser à certaines contrées de Bretagne, notamment celles des monts d’Arrée.Nous n’avons fait que quelques mètres que deux bécasses s’envolent. Nous laissons les chiens quêter – Kelly et son frère Badger. On le devine : les chiens arrêtent, repartent, arrêtent à nouveau. On le devine : les coqs croisent et recroisent leurs voies. Ici, les oiseaux sont adultes, en possession de tous leurs moyens de défense ; ils les emploient à merveille où tout est obstacle pour leur ennemi, où tout favorise leurs ruses et protège leur fuite. Après un quart d’heure d’efforts, les deux chiens arrivent à bloquer un oiseau. Le spectacle est superbe. Coincé entre nous et le fossé, le coq n’aura pas d’autre choix que de se lever, ce qui causera sa perte, mais sera l’occasion d’un joli rapport de Satin, la gueule pleine de son trophée qu’il presse avec délice. Nous savourons ces instants d’une chasse au chien d’arrêt, bel et bien la reine de toutes les chasses. Les chiens en arrêteront d’autres dans un véritable bourbier, mais nous serons contraints de sonner la retraite à trois heures et demie, car la lumière décline décidément très vite. Après avoir soigné les chiens, nous ne résistons pas à mettre le cap sur Fort Augustus, au bout du Loch Ness – construit par les Anglais pour contenir les assauts des rois highlanders – pour aller écluser quelques bières, élixir indispensable pour parachever la félicité des longs jours de chasse.C’est un changement complet de biotope qui nous attend le lendemain matin. Cette fois, toujours sur les instructions de Roger, nous nous rendons sur ce qu’on pourrait appeler sur les contreforts des moors c'est-à-dire entre la forestry, ceswp06f434a6_0f.jpg gigantesques et impénétrables plantations de résineux qui abritent, nous dira-t-on, des chats sauvages et des renards. On reste toujours médusé devant ces centaines d’hectares plantés il y a deux générations avec l’aide du gouvernement, qui, il faut bien l’avouer, défigure