Culture

Crayons et Pinceaux Marie-Joëlle Cédat Le dessin souverain

Crayons et Pinceaux Marie-Joëlle Cédat Le dessin souverain
Pour Marie-Joëlle Cédat, le dessin prime avant tout © Gérard Changeux

Signature renommée parmi les amateurs d’art animalier, Marie-Joëlle Cédat construit une oeuvre qui sonne comme un “hommage à la nature”. Portrait d’une autodidacte qui naquit un crayon à la main…

Entre le musicien et son instrument de prédilection, il existe assurément une relation fort singulière. Charnelle, esthétique ou tout simplement amoureuse, cette relation semble subsister par et pour elle-même : on n’imagine guère, en effet, un violoniste reléguer son violon au rang d’objet quelconque à l’instant précis où il cesse d’en jouer… Le chef étoilé et sa batterie de cuisine fétiche, le lecteur insatiable et ses précieux mètres de “pléiades”, le nemrod acharné et son arme favorite… ne vivent d’ailleurs pas autrement ce lien débordant d’affects que ni la digestion, ni le sommeil, ni la fermeture de la chasse ne sont capables de rompre. Dans la plupart des domaines où l’homme éprouve le sentiment de se réaliser pleinement, la fonction finit toujours par sublimer la matérialité originelle de l’objet, en conférant à celui-ci ce qu’un soupçon d’audace nous invite bel et bien à nommer… une “âme”. Naturellement, les esprits cartésiens ou chagrins trouveront là matière à sarcasmes : grand bien leur fasse ! Mais les autres, tous les autres – ceux qui n’ont point encore sacrifié sur l’autel de l’évidence leur faculté d’émerveillement – savent que la rencontre d’un objet, fût-il jugé noble ou trivial, peut se révéler décisive, fondatrice  – et même magique.

 Née à Saint-Flour, dans le Cantal, Marie-Joëlle Cédat fait sans nul doute partie de cette dernière catégorie; en témoignent certains de ses plus lointains souvenirs. Symboliquement très chargé et concrètement très attendu, le premier mot d’un enfant est d’ordinaire celui qu’on a copieusement martelé à ses oreilles depuis son arrivée : “maman” ou “papa” – il va sans dire… Dans le cas de Marie-Joëlle, il en fut tout autrement :  « Je viens d’un milieu plutôt modeste, confie-t-elle. Mon père était plombier et ma mère n’a pas fait d’études. Elle a été contrainte de quitter l’école à 8 ans ; intellectuellement, elle s’est construite seule. Eh bien, elle m’a raconté que le tout premier mot que j’ai tenté de prononcer – en désignant l’objet du doigt avec conviction – fut le mot… ‘‘crayon’’ ! Évidemment, avec le recul, cela prend un sens curieux… Mais je me souviens aussi parfaitement de l’effet qu’avaient à l’époque sur moi les menus croquis exécutés par mon père – comme ça, par jeu, pour m’amuser… Cela me fascinait !  » Et d’évoquer l’émotion qui l’étreignait lorsque, toute petite, elle se mettait à contempler sa boîte de crayons de couleur – sans y toucher, du reste : « Ce dégradé de nuances recélait à mes yeux quelque chose de sacré. J’aimais l’objet pour lui-même, en quelque sorte. Aujourd’hui encore, quand mon regard se pose sur des bâtonnets de pastel, je ne peux m’empêcher d’avoir pour eux cette espèce d’affection si particulière – et de me dire : “ Comme ils sont beaux!” »

 Quoique son entourage proche ne fût pas à proprement parler versé dans les arts, la fillette répondit à « l’appel du crayon » avec une précocité pleine de promesse. De fait, celui-ci devint une manière de compagnon fidèle, à la fois ami et témoin des jours heureux comme des heures sombres. Imperméable à l’ennui, elle consacrait tous ses loisirs à faire naître sur le papier traits et formes. « Je ne me sentais bien que lorsque je dessinais. C’était déjà là ma façon personnelle de me rapporter au monde – en tout cas, c’était bien davantage qu’une ‘‘occupation’’ au sens habituel du terme. Je croquais tout ce qui se présentait, un peu à la billebaude, mais je me rappelle surtout avoir très tôt réalisé des portraits de chevaux – animal qui m’impressionnait beaucoup… Plus tard – je devais avoir 13 ans – , mon père est tombé malade :  cela paraîtra peut-être étrange, mais il m’est arrivé de le dessiner alors, allongé sur son lit, tandis qu’il se reposait. Récemment, j’ai retrouvé ces esquisses à l’encre violette, datées de 1973… »...Lire la suite...