Culture

Jules Verne Voyageur imaginaire

Jules Verne Voyageur imaginaire
"Cinq semaines en ballon" relate la découverte de l'Afrique et ses grands animaux © Photo12

La chasse n'était pas sa passion, mais il était fasciné par les exploits cynégétiques des grands explorateurs qui l'inspirèrent dans nombre de ses romans.

 Il est assurément surprenant de trouver Jules Verne dans un magazine de chasse… Car sa brillante “carrière cynégétique” est pour le moins sommaire. Dans une petite nouvelle intitulée Dix heures en chasse, le plus prolifique auteur de romans de science-fiction et d’aventures du XIXe siècle raconte en effet, d’une manière désopilante, la seule chasse à laquelle il ait participé dans sa vie. Il s’agit de la journée d’ouverture qu’il fit, avec quelques amis, en Picardie. Son tableau personnel se résuma, et pour toujours, en la joue d’un paysan picard plombée par maladresse et le chapeau d’un gendarme confondu avec un faisan. Il en fut quitte pour un procès-verbal ! Mieux, il prend soin, en préambule, d’annoncer : « Puisse ce récit, sincère et véridique, dégoûter à jamais mes semblables de s’en aller à travers champs, à la suite d’un chien, le carnier sur le dos, la cartouchière à la ceinture, le fusil sous le bras. » Et de conclure enfin : « Je n’aime pas les chasseurs […] surtout parce qu’ils racontent leurs aventures de chasse… ». Fallait-il qu’il juge sa journée, à la poursuite des perdreaux et des lièvres picards, à ce point ridicule pour couronner ainsi, dans une autodérision parfaite, son unique expérience de chasseur : désillusion ou ambiguïté ?

Mais Jules Verne et la chasse, c’est bien plus que cette éphémère expérience, si l’on en juge son penchant à raconter des affaires cynégétiques dans nombre de ses romans… En fait, jusqu’à ce jour fatal où il fit, dans les plaines d’Artois, la découverte de la traque périlleuse (surtout pour les autres !) du perdreau et du lièvre, Jules Verne n’a, de la chasse, qu’une connaissance purement livresque. Il n’a jamais non plus mis les pieds en Afrique (tout juste en Algérie). En revanche, il est un lecteur assidu de la revue le Tour du monde, créée en 1860 par Édouard Charton, journaliste saint-simonien, déjà fondateur du Magasin pittoresque et de l’Illustration. Cette revue semestrielle fait le point sur les nouvelles découvertes géographiques qui sont très nombreuses à l’époque. Elle rassemble également les extraits des récits de voyage des explorateurs : mandatés par les académies scientifiques, ceux-ci parcouraient les régions encore inconnues de la planète pour rendre compte de leurs observations.

 Or, la plupart de ces hommes sont des chasseurs passionnés : leurs aventures, dites scientifiques, sont, en fait, de grandes parties de chasse. L’Afrique australe est, pour eux, le plus fabuleux des terrains. Beaucoup se laissent aller, dans une démesure euphorique et dénuée de tout bon sens, à des tableaux gigantesques, attitude que certains dénoncèrent d’ailleurs à la fin de leur carrière. La chasse au grand gibier, il faut le savoir, finance en partie leurs expéditions par le juteux commerce de l’ivoire, des peaux et des trophées encore soumis à aucun contrôle. Les histoires de chasse en Afrique fascinent Jules Verne : elles sont un mélange de danger, de violence, de sang et de peur qui, par nature, produit ce souffle épique qui transforme tout personnage de roman en un héros ; l’écrivain comprend très vite l’intérêt qu’il peut en tirer. L’Écossais Roualeyn Gordon-Cumming avait publié en 1850 Cinq ans de vie d’un chasseur au coeur de l’Afrique du Sud. Ce livre de souvenirs fut un immense succès. En 1856, c’est le Suédois Charles John Andersson qui raconte ses aventures cynégétiques dans le Lac Ngami : explorations et découverte. Puis, William Charles Baldwin, de Durban aux chutes Victoria, en passant par le désert du Kalahari, sillonne le sud-est africain à la poursuite de la faune sauvage : son Journal de chasse, Chasses africaines du Natal au Zambèze, reste un document passionnant sur la vie des Boers, des Zoulous, des Cafres, des Bochimans et des Hottentots.

Tous ces grands chasseurs sont les contemporains du plus célèbre des explorateurs de l’époque, dont ils suivirent la trace : le docteur David Livingstone. Médecin et missionnaire écossais, il fut le premier explorateur européen à traverser l’Afrique d’ouest en est et à découvrir les chutes Victoria en 1855. Il cautionna les écrits d’Andersson, reçus avec scepticisme à leur première parution, quant à la dangerosité de voyager en Afrique due à l’omniprésence de grands animaux...Lire la suite...